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Le Loup et le Roi :
Il était une fois, il y de cela des temps très lointains, dans un pays de l'Est dont
j'ai perdu le nom, un Roi qui ne savait pas gouverner.
Son père avait disparu, laissant la couronne à son fils, juste âgé de 17 ans. Le si jeune Roi, peu intéressé par cette charge honorifique, ne s’était guère préparé à une telle responsabilité. Ses
ministres, habitués à la sagesse et à la compétence de son père, remettaient sans cesse les décisions du monarque en cause.
Et, il était vrai, que celles-ci s’avéraient souvent risquées, voire inadaptées.
Qu’avait-il fait pendant sa jeunesse alors que son père lui demandait d’apprendre à ses côtés ? Il avait joué, monté des chevaux fougueux, avait humilié bon nombre de jeunes nobles, avaient
brisé le cœur d’une multitude de jeunes filles et de jeunes femmes, s’était allègrement servi dans les greniers de l’Etat pour ses banquets et autres fêtes couteuses…
Maintenant, il ne supportait plus le regard supérieur de ses ministres qui le jugeaient
inapte. Il se servait dans les coffres de l’Etat, dilapidait la fortune de son père afin de rester au château, à l’abri du besoin, loin de ses sujets qui ne lui renvoyaient que l’image de son
échec. Il achetait ses amis, multipliait les festins en payant grassement tous les participants, et tentait ainsi de faire oublier son manque d’implication.
Les récoltes étaient mauvaises, les stocks s’appauvrissaient, les villageois perdaient
espoir et, qui plus est, le jeune Roi n’avait rien trouvé de mieux que de faire éclater une guerre avec un royaume voisin. Il l’avait remportée, mais cette victoire était surtout due aux âmes qui
s’étaient sacrifiées et la situation ne s’était guère améliorée.
Sa majesté sentait bien couver parmi ses hommes une rumeur de soulèvement. Ils allaient
chercher à se débarrasser de lui ; il en était sûr. Après avoir grassement payé quelques gardes afin qu’ils écartent tout risque de renversement du trône, il partit seul, dans la forêt,
chasser le loup avec sa meute de chiens. Il avait besoin de réfléchir… Et la chasse n’était-elle pas un moyen approprié ? Si, certainement…
Après quelques temps de galop, épuisant son cheval, sa meute pista un loup. Le Roi
s’arrêta un instant pour voir les empreintes de l’animal et en déduisit qu’il devait s’agir d’une bête gigantesque. Il la traqua encore de longues heures. Bientôt, le loup se trouva acculé contre
un rideau infranchissable de buissons épineux. Il tenta bien de le traverser mais les épines, aussi longues et coupantes que des poignards, le repoussèrent douloureusement. Il fit alors face à la
meute de chiens.
« Ne reste pas là, dit l’un d’eux. Ca ne vaut pas la peine que tu te sacrifies et
nous de même pour un si mauvais maître ! »
Le Loup, surpris par cette réflexion demanda :
« Comment ? Vous ne voulez pas servir votre Roi ?
- Peu de gens le veulent ! répondit le chef de la horde en agitant sa truffe. Il prend de
mauvaises décisions, dilapide la richesse de l’Etat… et bientôt nous n’auront plus d’os à ronger ! »
Le Loup qui sentait le cheval du Roi s’approcher, murmura aux chiens :
« J’ai peut-être un moyen, moi. Me laisserez-vous agir sans broncher ?
- Fais donc ce qu’il te plait, s’exclama le chef, amusé. Je ne vois pas vraiment ce que tu peux faire,
mais vas-y !
- On me traque, on me bat… Il est vrai que j’ai dévoré plus de moutons qu’il n’y a de bergeries
aujourd’hui dans votre royaume. Or, il est bien loin le temps où j’étais louveteau. Je tiens à me racheter une conduite pour m’assurer l’entrée au paradis… »
La horde ne comprit pas vraiment ce que le Loup entendait par là, mais lorsque le Roi
fit son apparition, l’animal, immense, se jeta sur le cheval, faisant tomber l’homme qui n’eut même pas le temps de réagir. Le jeune monarque, le souffle coupé par la peur, se retrouva allongé
sur le dos, le féroce animal sur lui, la tête emprisonnée par les énormes pattes sentant les dents du Loup frôler son visage.
« J’ai une place à prendre majesté ! Etes-vous prêt à laisser votre
couronne ? »
Le Roi ne comprit pas tout de suite que le Loup lui parlait. L’animal réitéra sa
demande :
« J’ai une place à prendre majesté ! Etes-vous prêt à laisser votre
couronne ? »
…
Je ne sais pas, pauvre conteur que je suis, ce que répondit le jeune Roi à cette bête
sauvage. Le passage manque et les chiens, à notre époque, témoins de la scène, ne sont plus là. Mais on dit que lorsque les ministres furent appelés par sa majesté pour organiser un conseil
exceptionnel d’Etat, ils trouvèrent sur le trône, un gigantesque Loup paré de milles soieries et brocarts, en train de tirer quelques bouffées d’un fabuleux tabac.
Les ministres, d’abord effrayés, restèrent immobiles. Le Loup alors leur
dit :
« Votre jeune Roi a préféré rejoindre « son monde »… Celui des bêtes sans
esprit ! C’était sa liberté après tout. Ne le blâmez pas, il est heureux… et à sa place ! Je vous promets que je serai bien à la mienne. Parlons des désordres du royaume
voulez-vous ? J’ai crû comprendre qu’il y avait des décisions à prendre… »
Les ministres durent appeler la
garde, me direz-vous. Et bien, il n’en est rien. Car nous savons de source
sûre que notre monarque si particulier régna pendant plus de trente ans (vie extrêmement longue pour un Loup ! ) et qu’il laissa un souvenir de prospérité et de joie dans l’histoire de son
pays.
Quant au jeune Roi déchu, même si nous ne savons pas ce qu’il était advenu de lui,
certains disent avoir croisé dans les bois, un animal immonde, au corps pelé et rosâtre, crasseux et barbu, rôdant parfois près des bergeries. D’autres encore, croient voir dans cette fable, les
débuts de la légende du Loup-garou.